Bye Bye Saint Éloi – Une invention

8 juin 2015
Les mis en examen

« Il n’est pas de force au monde qui puisse endiguer le flot révolutionnaire quand il monte, et toutes les polices du monde, quels que soient leur machiavélisme, leurs sciences et leurs crimes, sont à peu près impuissantes », notait l’écrivain Victor Serge. Il délivrait aussi ce conseil dans Ce que tout révolutionnaire doit savoir sur la répression, 1926 : « Si l’accusation se base sur un faux, ne pas s’en indigner : la laisser plutôt s’enferrer avant de la réduire à néant. » Nous pouvons le dire à présent : nous avons suivi ce conseil à la lettre tout le temps de cette instruction.

 

En la matière, il nous fallut attendre le 23 janvier 2014, c’est-à-dire plus de cinq années, pour qu’enfin nous soit offert la plus belle pièce de l’accusation. Nous avions bien eu vent par la presse des plongées et replongées abyssales de M. Fragnoli au fin fond de la Marne. Nous avions aussi vu passer ces savoureux procès-verbaux qui nous laissaient présager le meilleur : audition du président d’une amicale de pêcheurs à la ligne, expéditions à Bricorama, précieuses analyses des habitudes de consommateurs de colle PVC, etc. Si Madame le procureur rencontre d’évidentes difficultés dans ses compositions de sommaire, saluons sa maîtrise de la langue : Titre 2, chapitre 1, sous-section 2, §2, B, 1. , et nous y apprenons que les tubes n’ont pas été découverts ou repêchés, mais « inventés ». Aucun lapsus derrière ce sous-sous-sous-sous-sous-sous-sous-titre, mais l’usage ajusté et exemplaire de la polysémie du terme. Le miraculeux ici, c’est bien cette découverte d’une dizaine de tubes et de bouts de bois figés dans la vase, mais c’est aussi et surtout l’incroyable raisonnement alchimique qui tentera de les changer en quasi-preuve.


Nous l’avouons sans le moindre cynisme : la construction intellectuelle qui permet de relier deux tubes trouvés dans la Marne en 2010 à un ticket de caisse de Bricorama de 2008 est de très loin la plus éclatante expression de ce que des policiers peuvent forger. Si le statut de suspect peut avoir ses contraintes, il a aussi ses privilèges. Ce n’est pas parce que nous étions de meilleurs écoliers que nous sommes à chaque fois parvenus à humilier les enquêteurs en mettant à jour leurs mensonges et leurs combines, mais bien parce que nous jouissions d’un gigantesque avantage : contrairement à eux, au parquet et à vous, nous connaissons la vérité. Elle fut dans cette enquête notre seule mais fidèle alliée. À chaque nouveau témoignage bidonné, pour chaque pan « inventé » du dossier, nous bénéficiions de ce coup d’avance : nous savions que les policiers allaient mentir. De là, aucun besoin de les devancer, il suffisait de les laisser travailler. L’invention des tubes fut leur cathédrale d’allumettes : plus ils iraient loin, plus ils devraient s’enfoncer. Nous n’avons pas été déçus. Tout, dans ce pan de l’enquête, est faux. Pour être plus précis, la totalité des raisonnements qui mène d’un tube acheté le 7 novembre 2008 aux tubes retrouvés en 2010 est une fantaisie, une manipulation, une insulte à l’intelligence. Des milliers de pages, des centaines d’heures de travail pour revenir au point de départ : il existe autant de chances que des tubes repêchés de la Marne soient les mêmes que des tubes achetés dans un Bricorama, qu’il existe de tubes de ce format, une sur des dizaines de milliers. Le rêve de M. Fragnoli s’est crashé sur un cours de mathématique de Seconde.


Nous ne reproduirons pas ici la démonstration sans appel que nous vous avions soumise dans la demande d’acte afférente. Si ce fut la plus réjouissante à rédiger, nous déduisons, au vu de la motivation de votre refus, que vous l’avez lue et comprise, ce qui n’est à l’évidence pas le cas du parquet. Il serait rassurant que ce soit par fainéantise ou négligence que le réquisitoire ose encore invoquer ces tubes, cela nous ôterait tout soupçon de crétinisme vis-à-vis de l’accusation. Mais rendons quand même hommage à ce qui fut la plus incroyable des démonstrations de ce chapitre-là de l’instruction. Comment était-il possible que Julien et Yildune, au cœur d’un dispositif de 18 policiers, aient pu acheter ces deux immenses tubes, les ranger au milieu de l’habitacle de leur véhicule, cheminer 17 heures durant, les utiliser et les jeter, et cela sans qu’aucun policier en filature ne les aperçoivent ? Il allait falloir être convaincants et inventifs. Le pied sur l’accélérateur, les policiers eurent l’idée d’une balise. Une balise qui n’existe pas dans le dossier, mais qui existe dans le « off » dédié aux journalistes. Combien de fois leurs déclarations difficilement anonymes nous ont été rapportées ?! « Bon, c’est vrai, le PV est bidon, on n’était pas là quand les crochets ont été déposés, mais on avait mis une balise sur leur voiture donc vous pouvez nous faire confiance, c’est bien eux. » Le coup de la balise avait une seconde fonction, bien plus alambiquée celle-là : permettre à ce qui allait devenir le scénario des tubes d’être vaguement vraisemblable. La solution fut trouvée par les meilleurs éléments de la SDAT : une balise, mais pas n’importe quelle balise. Une balise qui dysfonctionne au gré des trous de la trame narrative. C’est parce que la balise fantôme aurait cessé de fonctionner à un certain moment de la journée que les policiers n’auraient pas vu Julien et Yildune se rendre à Bricorama. Mais ce serait paradoxalement de ce dysfonctionnement que l’on pourrait déduire qu’ils y étaient : le parking a dû brouiller le GPS. Alleluia ! Qu’aucun policier n’ait vu les suspects en possession desdits tubes devient la preuve ultime qu’ils les avaient. C’est parce qu’il n’y a pas de tubes qu’il y a des tubes. C’est parce qu’il n’y a pas de mention d’une lampe frontale sur un ticket de caisse que Coupat et Lévy l’ont forcément achetée. C’est parce que la balise ne marche pas qu’elle existe. C’est logique ! Les yeux brillants d’émotion, Thierry Fragnoli appela ses amis journalistes. Plusieurs se souviennent de sa déception, puis de sa rancune, lorsqu’ils firent part de leur doute quant à ses enchevêtrements de raisonnements. Il ne voyait pas ce qui clochait et ne comprenait pas qu’on émette quelques réserves quant à la nécessité d’exposer au monde entier l’ingéniosité de son invention. Ce fut pour le juge, le début d’une longue descente aux enfers.

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